Les jeunes en première ligne

La jeunesse est, dans son ensemble et en son sein même, la population la plus marquée par ces inégalités. En quelques décennies, les conditions d’entrée dans la vie « adulte » des jeunes se sont fortement dégradées. Et les inégalités entre jeunes ont elles-même explosées.

Singulière entrée dans la vie adulte que celle qui commence par vous accueillir dans la majorité pénale, avant même la majorité civique et qui ne vous reconnaît une majorité sociale qu’à 25 ans, vous abandonnant jusque là à la solidarité familiale, source d’inégalités considérables, plutôt qu’aux bons soins de la solidarité nationale.

  • Un taux de chômage plus que double par rapport à la moyenne : Le rapport de janvier 2017 de France Stratégie élaboré en concertation avec les organisations syndicales et la DARES, indique que les jeunes sont les plus à la peine en matière d’emploi et subissent un « sur chômage » persistant qui les suit sur plus d’une dizaine d’années après leur entrée dans la vie active. Le taux de chômage des jeunes français a été multiplié par 3,5 ces quarante dernières années et leur taux d’activité est inférieur de 4,5 points à la moyenne européenne. En 2016, avec un taux de chômage des 15-24 ans de 24,6% la France se classe parmi les nations de l’OCDE les moins performantes, loin derrière le Royaume-Unis (13%) ou encore l’Allemagne (7%).
  • Un coût du logement de plus en plus important dans le budget total des jeunes. Dans l’édition 2017 des Conditions de logement en France, l’INSEE observe une augmentation de 38 % des loyers entre le premier trimestre 2000 et le troisième trimestre 2016. Une évolution des prix dont les étudiants sont tributaires : seulement 175 000 logements CROUS étaient disponibles en 2018. C’est à peine le quart des 701 381 étudiants éligibles aux bourses versées par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.
  • Un niveau de vie moyen qui est même inférieur à celui des moins de 18 ans.
  • Un patrimoine à moins de 30 ans en moyenne inférieur de 75% aux 30-39 ans, deuxième tranche d’âge la moins bien dotée.
  • Un taux de pauvreté des moins de 25 ans qui est trois fois supérieur à celui des plus de 60 ans (Données OCDE 2013).

Dans un pays marqué par une très forte surdétermination du déroulé de la carrière professionnelle par les premiers emplois, et ceux-ci par les diplômes, démarrer dans la vie finit par n’être le privilège que de quelques-uns.

Et celles et ceux qui n’ont pu se former comme ils l’espéraient, qui ont connu une entrée difficile dans la vie active, le paient toute leur vie et sont pour beaucoup celles et ceux qui plus tard auront recours aux minimas sociaux.

Des transferts sociaux faibles et familialisés

Beaucoup d’observateurs mettent en regard le faible niveau de vie des jeunes et la faiblesse des transferts sociaux dont ils bénéficient. La particularité française « est que les transferts [sociaux] bénéficient aux familles plus que dans n’importe quel autre pays de l’OCDE. […] La part destinée aux jeunes adultes est […] particulièrement modeste. Ainsi, un jeune de 18 à 25 ans ayant de faibles revenus et ne vivant plus chez ses parents reçoit une aide égale à la moitié de celle perçue par la moyenne de la population. »

Et la part consacrée aux 18-25 ans dans l’ensemble des dépenses publiques a baissé de 1,7% sur les 15 dernières années, alors qu’elle a augmenté de 22% pour les seniors.

 

 

 

Déficit de patrimoine

Les jeunes sont au demeurant dans l’incapacité, pour la plupart d’entre eux, de s’appuyer sur un patrimoine, alors que les patrimoines constatés pour certaines tranches d’âge (dont les revenus également plus faibles que la moyenne) sont nettement plus élevés que ceux détenus par les jeunes. Le tableau suivant présente pour l’année 2010 les patrimoines nets globaux moyens selon la tranche d’âge de la personne de référence des ménages.

Le patrimoine brut global est, selon l’INSEE, constitué du « montant total des actifs détenus par un ménage. Il inclut son patrimoine financier, immobilier et professionnel, mais aussi les biens durables (voiture, équipement de la maison, …), les bijoux, les œuvres d’art et autres objets de valeurs…, soit tout ce qui relève du patrimoine matériel, négociable et transmissible des ménages. Deux composantes du patrimoine ne sont pas prises en compte […] : les droits à la retraite – présente ou future – et le capital humain des membres des ménages. Par capital humain, on entend l’ensemble des connaissances ou savoir-faire acquis par un individu. Celui-ci conditionne ses capacités productives et ses revenus et fait donc partie intégrante du patrimoine d’une personne. »

L’horizon traditionnel de l’« âge adulte » s’est évanoui

Traditionnellement construit autour de trois stabilités matérielles (un travail, une famille, un logement), l’âge adulte a été grandement déconstruit dans le dernier demi-siècle par les évolutions du marché du travail (mobilité choisie / précarité subie), par l’évolution des mœurs et de la famille, double évolution dont découle une mobilité résidentielle. L’adolescence, qui était traditionnellement un âge d’incertitudes et de bouleversement qui avait pour perspective les stabilités adultes, se retrouve sans réelle perspective. L’âge adulte étant de plus en plus gagné par les précarités et instabilités.

Des inégalités qui fracturent plus la jeunesse que toutes les autres tranches d’âges

Dans le même temps « les jeunes », ou « la jeunesse », sont des expressions trompeuses qui recouvrent des situations extrêmement diverses. Les inégalités qui minent notre société se creusent et se figent dès les débuts de la vie.

Si nous reprenons le tableau précédent mais en élargissant la focale de manière à y intégrer les patrimoines médian, nous voyons que l’écart entre patrimoine moyen et patrimoine médian n’est nulle part aussi important qu’au sein de la tranche d’âge des moins de trente ans.

Par ailleurs, à la fin de leur formation initiale, les enfants de cadres sont deux fois plus nombreux à posséder un diplôme de l’enseignement supérieur que les enfants d’ouvriers (MEN-DPD, 2015). Or l’écart de taux de chômage cinq années après la fin des études, entre jeunes sans diplôme et jeunes ayant au moins un bac plus deux, est d’un facteur cinq.

Les jeunes sont plus souvent touchés par la pauvreté

La dégradation de la situation des jeunes est préoccupante, en particulier depuis le début des années 2000. Ainsi, le taux de pauvreté des moins de 25 ans, qui était déjà deux fois supérieur à celui des plus de 60 ans en 1996, lui était 2,5 fois supérieur en 2012, d’après la note d’analyse de France Stratégie “Les jeunes sont-ils sacrifiés par la protection sociale ?”.

En 2015, d’après les données calculées par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) à partir de l’exploitation de l’enquête Revenus fiscaux et sociaux (ERFS), 16,1 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans se trouvent en dessous du seuil de pauvreté, contre un taux moyen de 7,2 % pour les 25-64 ans.

Si l’importance de la pauvreté parmi les jeunes n’est pas nouvelle, l’écart avec le reste de la population a donc eu tendance à s’accroître dans les dernières années, en particulier sous l’effet de l’augmentation du chômage qui a touché de plein fouet cette classe d’âge.

 

Une quasi-exclusion de l’éligibilité au RSA

Comme autrefois le RMI, l’accès au RSA est soumis à une condition d’âge spécifique : être âgé 25 ans ou plus. Deux situations permettent toutefois de bénéficier du RSA avant l’âge de 25 ans :

  • la parentalité : il n’y a pas de condition d’âge pour un jeune ayant un ou plusieurs enfants à charge ou une naissance attendue. Cette situation concerne près de 155 000 jeunes ;
  • depuis le 1er septembre 2010, le RSA a été étendu aux personnes de moins de 25 ans sans enfant né ou à naître. Les conditions pour bénéficier de ce RSA « jeunes actifs » sont toutefois particulièrement strictes, puisqu’il faut justifier de deux ans d’activité en équivalent temps plein au cours des trois années qui précèdent la demande, soit 3 214 heures d’activité. Les périodes de chômage sont prises en compte dans la limite de six mois, ce qui peut prolonger l’examen des conditions d’activité sur une période de trois ans et six mois. Pour les activités non salariées, la condition d’activité est appréciée par référence au montant du chiffre d’affaires, qui doit atteindre un minimum, variable selon le secteur d’activité (régime agricole ou autre).

Au 31 décembre 2016, seulement 1 300 foyers bénéficient de ce dispositif en France. Après une phase de montée en charge jusqu’en 2012 (3 300 foyers fin 2012), le nombre de foyers bénéficiaires du RSA « jeunes actifs » n’a cessé de diminuer depuis.

D’autres dispositifs permettent de soutenir le revenu et l’activité des jeunes :

  • Créé en 1989, le fonds d’aide aux jeunes (FAJ) est une aide de dernier recours octroyée par les conseils départementaux aux jeunes de 18 à 25 ans en situation de grande difficulté sociale ou professionnelle. Son principal mode d’attribution consiste en des aides financières individuelles mobilisables plusieurs fois. En 2015, 91 000 personnes ont bénéficié d’au moins une aide individuelle. La moitié des 137 000 aides individuelles allouées servent à couvrir un besoin alimentaire. 36 millions d’euros ont été dépensés dans le cadre du FAJ en 2015 et le montant moyen des aides individuelles atteint 193 euros.
  • D’abord expérimentée dans un nombre limité de territoires avant d’être généralisée au 1er janvier 2017 à l’ensemble de la France, la Garantie jeunes s’adresse aux jeunes de 16 à 25 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation et qui se trouvent en situation de précarité. Ce dispositif, octroyé pour une durée d’un an, associe un accompagnement vers l’emploi et la formation au versement d’une allocation. Fin 2017, 75 000 jeunes bénéficiaient de la Garantie jeunes.
  • D’autres dispositifs d’accompagnement assortis de soutiens financiers ont également été créés au cours des dix dernières années : les contrats d’autonomie de la politique de la ville, le revenu contractualisé d’autonomie (RCA) ou encore les contrats d’insertion dans la vie sociale (CIVIS).

Comment démarrer dans la vie dans ces conditions ? Démarrer dans la vie doit-il être le privilège de quelques-uns ? 

Les deux questions sont posées, aussi crûment l’une que l’autre. Notre société doit tout à la fois faire face à une question vis-à-vis de « sa » jeunesse en général, à laquelle il convient de donner des droits à même de permettre une projection vers l’âge adulte et ses réalisations professionnelles, et être lucide quant aux fractures de la jeunesse et quant aux inégalités qui abîment notre société. C’est à ces deux questions qu’il nous faut répondre.

Tout travail devrait mériter un juste salaire ...

… Or, les dispositifs actuels de soutien aux bas revenus ne permettent même pas de lutter efficacement contre la pauvreté. 

Il existe de nombreux dispositifs de lutte contre la pauvreté

Le montant des prestations sociales visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion s’élèvent à 26,2 milliards d’euros en 2016 selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) présentées dans son Panorama des minima sociaux et prestations sociales de 2018. Ces prestations sont complétées par les aides au logement (18 milliards d’euros) et les prestations familiales (54 milliards d’euros), qui représentent une part importante des ressources des familles modestes.

1) Il n’existe pas moins de dix minima sociaux en France, qui bénéficient à 4,15 millions de personnes à la fin de l’année 2016. En prenant en compte les conjoints et les enfants des allocataires, ils concernent 7,4 millions de personnes, soit 11 % de la population française. 

Le premier de ces minima sociaux, le revenu de solidarité active (RSA), bénéficie en septembre 2018 à 1,82 million de foyers (3,8 millions de personnes), soit 5,7 % de la population. Le RSA, qui a succédé au revenu minimum d’insertion (RMI) le 1er juin 2009, comportait entre 2009 et 2015 un volet « minimum social », le RSA socle, et un volet « complément de revenus d’activité », le RSA activité. Depuis le 1er janvier 2016, la prime pour l’emploi (PPE) et le RSA activité sont remplacés par la prime d’activité.

Le RSA est une allocation différentielle qui complète les ressources initiales du foyer pour qu’elles atteignent le seuil d’un revenu garanti (ou montant forfaitaire), dont le barème varie selon la composition du foyer. Il s’adresse aux personnes âgées d’au moins 25 ans résidant en France, ou, sans condition d’âge, aux personnes assumant la charge d’au moins un enfant. Depuis le 1er septembre 2010, les jeunes de moins de 25 ans ayant travaillé au moins deux années au cours des trois dernières années peuvent également en bénéficier.

Il existe neuf autres minima sociaux :

  • l’allocation de solidarité spécifique (ASS),
  • l’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA),
  • l’allocation aux adultes handicapés (AAH),
  • l’allocation supplémentaire d’invalidité (ASI),
  • l’allocation pour les demandeurs d’asile (ADA),
  • l’allocation transitoire d’attente (ATA),
  • la prime transitoire de solidarité (PTS),
  • le revenu de solidarité Outre-mer (RSO),
  • et l’allocation veuvage (AV).

2) À côté de ces minima sociaux, la prime d’activité constitue un complément de revenus d’activité s’adressant aux travailleurs aux revenus modestes, salariés ou non, dès l’âge de 18 ans. Instituée par la loi du 17 août 2015 relative au dialogue social et à l’emploi, cette prime a remplacé le RSA activité et la prime pour l’emploi (PPE) depuis le 1er janvier 2016. En juin 2018, 2,66 millions de foyers en bénéficient. Avec les conjoints et les enfants à charge, 5,43 millions de personnes sont couvertes par la prime d’activité, soit 7,8 % de la population française.

Les aides dont bénéficient les plus modestes ne permettent pas d’agir efficacement sur la pauvreté.

Les minima sociaux ciblent particulièrement les personnes aux faibles revenus. Ainsi, d’après la DREES, 65 % du montant total des minima sociaux est distribué aux 10 % des personnes les plus pauvres avant redistribution en 2015. La redistribution opérée par ces dépenses permet, en conjonction avec le système fiscal, de réduire le taux de pauvreté monétaire de près de 8 points, et l’intensité de la pauvreté de 17,1 points. La réduction de l’intensité de la pauvreté est d’abord imputable au versement des minima sociaux (-7,7 points) et des allocations logement (-6,1 points).

Pourtant, ni les minima sociaux, ni les aides aux bas revenus ne permettent de résorber la pauvreté. En 2015, 14,2 % de la population de France métropolitaine, soit 8,9 millions de personnes, vit sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du niveau de vie médian, ce qui correspond à un revenu disponible du ménage inférieur à 1 015 euros par mois et par unité de consommation. La moitié de ces personnes vivent avec moins de 815 euros par mois. Parmi celles-ci, figurent des demandeurs d’emploi mais également des travailleurs (temps partiels, saisonniers, agriculteurs, commerçants…).

Si la France fait partie des pays d’Europe où le taux de pauvreté est le plus bas, un pays dont la richesse produite s’élève à 43 500 euros par habitant en 2017 ne peut se satisfaire d’une situation dans laquelle près de 9 millions de personnes disposent de moins de 1 000 euros par mois.

Les inégalités et le non recours aux droits mettent au défi la démocratie

Les inégalités ne sont pas d’abord des infractions à un repère théorique. Elles sont concrètement, tous les jours, des obstacles, des empêchements, des injustices, pour celles et ceux qui les subissent. 

Ces inégalités violent également l’exigence d’égale attention à tous les intérêts de toutes les personnes dont nos institutions ont la charge. Ce faisant, la lutte contre les inégalités est consubstantielle à l’effort d’élaboration d’institutions démocratiques. 

Abandonner peu à peu l’égal attention à tous c’est abandonner peu à peu l’horizon démocratique de notre société.

Une société plus égalitaire n’est pas une société de la pure égalité des chances qui préparerait tous ses membres à une course effrénée de concurrence de tous contre tous pendant toute une vie, mais une société de l’égalisation des conditions de vie et de garantie d’un revenu décent pour assurer une dignité à chacune et chacun.

Le non-recours aux droits compromet l’efficacité de la politique d’aide aux bas revenus.

Le non-recours aux prestations sociales et l’inefficacité des politiques de lutte contre la pauvreté qui produisent de nombreux laissés pour compte témoignent de l’inadaptation des dispositifs existants.

L’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE) distingue trois grands types de non-recours :

  • la non-connaissance, lorsque l’offre n’est pas connue, par manque d’information ou par incompréhension ;
  • la non-réception, lorsqu’elle est connue, demandée mais pas obtenue (par difficulté à mener une démarche administrative ou du fait des procédures voire des pratiques des agents) ;
  • la non-demande, quand la prestation est connue mais pas demandée (par désintérêt pour l’offre, lassitude devant les procédures administratives, perte de l’idée même d’avoir des droits, mais également par autolimitation, en raison de la peur d’être stigmatisé).

Le phénomène du non-recours aux minima sociaux a été véritablement mis en évidence dans le cadre de la préparation du plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, lancé en 2013 par la précédente majorité. Comme le note Christophe Sirugue dans son rapport d’avril 2016 sur les minima sociaux, la lutte contre ce phénomène a depuis pris une importance considérable parmi les objectifs assignés aux politiques sociales. C’est par exemple l’ampleur du non-recours au RSA activité qui a pour partie justifié la suppression de ce dispositif et a permis d’aboutir à la création de la prime d’activité en 2016. En effet, la réforme des dispositifs peut avoir un effet majeur sur le non-recours.

S’il existe peu de mesures du non-recours aux prestations sociales en France, le taux de non-recours au RSA était estimé à 35 % pour le RSA socle et à 68 % pour le RSA-activité au dernier trimestre 2010 par le comité d’évaluation du RSA. Le rapport d’évaluation de la prime d’activité de 2017 montre que les chiffrages préalables à sa mise en place reposaient sur l’hypothèse d’un taux de recours anticipé pour l’année 2016 de 50 % en effectifs et de 66 % en masses financières versées, les personnes ayant droit aux montants les plus élevés de prime d’activité étant considérées comme les plus à même d’entreprendre la démarche pour obtenir la prestation.

Ce taux de recours anticipé était jugé ambitieux au regard de celui de la composante activité du RSA, estimé à 32 % en effectifs. La montée en charge rapide de la prime d’activité a conduit à dépasser le taux de recours anticipé : en 2016, le taux de recours trimestriel moyen à la prime d’activité est estimé par la DREES à 73 % en effectif et à 77 % en masses financières. Ce taux de recours à la prime d’activité plus élevé qu’anticipé atteste de son succès auprès d’un large public, qui peut s’expliquer à la fois par sa déconnexion avec le RSA, jugé stigmatisant, et par l’efficacité de la simplification des démarches, largement dématérialisées.

Il reste qu’un nombre important de personnes éligibles au RSA ou à la prime d’activité n’en bénéficient pas. Selon la DREES, le non-recours atteint 36 % pour le RSA et 27 % pour la prime d’activité en 2016.

Reconstruire notre imaginaire égalitaire en agissant pour l’égalité réelle plutôt qu’en théorisant l’égalité des chances

L’un des signes du recul de notre imaginaire égalitaire peut être observé dans la substitution du paradigme de « l’égalité des chances » à l’idéal « d’égalisation des situations », d’égalité réelle tout simplement. En effet, l’égalité des chances peut être une représentation de l’égalité compatible avec une société extrêmement inégalitaire. La seule attente étant alors que les personnes puissent avoir au début de leur vie une chance égale dans leur participation à la course pour accéder à des situations sociales inégales. Et nous pouvons même émettre l’hypothèse que la sensibilité à cette égalité des chances, qui se traduit par une légitime volonté de lutter contre les discriminations, est d’autant plus forte que les inégalités réelles de situations s’accroissent.

Comme le note François Dubet, « les mouvements sociaux, les gauches, les intellectuels et les sociologues ont inventé la société, les institutions et les mécanismes intermédiaires de redistribution. Reste à savoir si les gauches vont se relever, elles qui ont porté ce discours, là où les droites ont toujours fait confiance au marché et dans le même temps cherché à rétablir l’ordre moral de la communauté ». (Imaginer de nouvelles solidarités. Entretien avec François Dubet. Revue Esprit, septembre 2018).

Le travail engagé par les députés socialistes, par exemple sur la limitation des écarts de rémunérations dans l’entreprise, vise précisément à revenir à un objectif d’égalisation des conditions.

Le travail qui a été mené sur les enjeux de la codétermination et de la représentation des salariés dans les entreprises va également dans ce sens, comme on peut le déduire des analyses du World Inequality Lab et de l’étude « Le pouvoir et le peuple » du FMI qui pointent l’importance de tels droits des salariés pour réduire les inégalités primaires.

Ces propositions de réformes ne contredisent pas l’aspiration à des chances égales pour tous, mais elles n’en admettent pas pour autant qu’il existerait de « justes » inégalités. L’égalité des chances est dangereuse quand elle est indifférente aux inégalités de situations tout au long de la vie. L’égalité des chances est dangereuse lorsqu’elle sert de verni de justice sociale à la surface d’une société profondément inégalitaire. Il est nécessaire de s’intéresser autant à la ligne de départ dans la vie, qu’à la ligne d’arrivée.

L’égalité n’est pas une chance, ni un fait naturel, c’est un principe politique qui fonde notre République et son contrat. Les sociétés inégalitaires sont faussement méritocratiques. Les politiques d’égalisation des conditions sont nécessaires à la cohésion de nos sociétés. Des niveaux trop élevés d’inégalité sont sources de violences, de remise en cause du pacte social, de l’idéal démocratique même. Les sociétés les plus heureuses sont aussi les moins inégalitaires. 

Le lien est désormais clairement établi entre les difficultés sanitaires, écologiques et sociales d’une société et l’inégalité des revenus. Les conséquences des inégalités finissent par avoir un impact sur le bien être de chacun, riche ou pauvre, personne n’échappe à ces conséquences. Les projets de revenu de base et de dotation s’inscrivent clairement dans cette philosophie renouvelée de l’égalité, y compris en assumant le caractère inconditionnel du revenu de base et universel de la dotation.

Face à la rhétorique de “l’égalité des chances”, le Revenu de base et la dotation en universelle à 18 ans égalisent les niveaux de vie, donnent des moyens réels pour l’exercice par chacune et chacun d’une liberté réelle de construction de son parcours d’insertion sociale et professionnelle.

Il n’y a pas de liberté réelle sans égalité réelle.s

Depuis trois ans, le gouvernement et la majorité ont fait le choix des inégalités

Il y a bien des façons d’accroître les inégalités et Emmanuel Macron n’en n’oublie aucune !

La note thématique 2018/2 du World Inequality Lab propose une analyse sur près de 30 ans de l’évolution des inégalités de revenus disponibles d’une part et avant impôts, taxes et aides sociales d’autre part, des différentes strates de la population. Elle y compare notamment les situations française et américaine.

Premier élément, l’ensemble du système social et fiscal français contribue à diminuer les inégalités de revenu disponible par rapport aux inégalités avant impôts de 23% en moyenne sur la période 1990 – 2018. Et cette redistributivité est en forte progression sur la période, passant de 17% à 30%.

S’il réduit globalement les inégalités, le système social et fiscal français n’opère cependant pas nécessairement une distribution des contributions progressive selon les niveaux de revenus. Il a longtemps même été régressif pour les 10% les plus riches et même fortement régressif pour les 1% les plus riches, et plus encore pour le 0,5% ou les 0,1%. Le taux d’imposition des 10% les plus riches a crû de 1990 à 2013, et surtout entre 2012 et 2013, avant de se stabiliser jusqu’en 2017. L’intégration de certains revenus du capital au barème de l’impôt sur le revenu à partir de 2012 ainsi que la création de la tranche nouvelle d’impôt sur le revenu à 45% ont contribué à faire passer le taux d’imposition des 10% les plus riches à plus de 50% et à diminuer la régressivité du système pour les 1% les plus riches.

En réformant l’impôt sur la fortune et la taxation sur la capital, Emmanuel Macron a initié une baisse du taux effectif de taxation des 1% les plus riches.

En plus des prélèvements obligatoires, la redistribution fiscale s’appuie sur un ensemble de transferts sociaux. Ces transferts représentent environ 4% du revenu national. Ils se décomposent en trois grandes catégories : les prestations sociales (dont les minima sociaux), les prestations dédiées au soutien des familles avec enfants (telles que les allocations familiales) ainsi que les allocations logement. Or les prestations sociales ont contribué à la réduction des inégalités de manière relativement stable depuis les années 1990. Elles sont avant tout perçues par les 50% des individus les plus pauvres, dont elles représentent 7% du revenu national moyen. Les 40% suivants dans la pyramide des revenus disposent de 3,5% du revenu national moyen sous forme de prestations, un chiffre qui tombe à 2,5% pour les 10% les plus riches. Le principal vecteur de la progressivité des transferts venant des allocations logement, puis des prestations sociales.

Nous pourrons noter, dans ces conditions, qu’il est d’abord difficile de partager le constat du Président de la République sur le fait que ces prestations coûteraient un « pognon de dingue », et d’autre part, en réduisant régulièrement les APL depuis son arrivée au pouvoir il affaiblit la dépense la plus redistributive et donc accroît directement les inégalités. 

Il ressort enfin de ces études que, si les inégalités de revenu disponible sont moins élevées en France qu’aux Etats-Unis, c’est entièrement du fait que les inégalités de revenu primaire (avant impôts et transferts) y sont moins élevées. Cela souligne que de nombreux leviers contribuent à réduire ou augmenter les inégalités, indépendamment des politiques fiscales et les transferts monétaires. Il en va ainsi des politiques éducatives, de la santé, de l’organisation du travail et de la fixation des salaires avec notamment le rôle du salaire minimum et des négociations collectives.

A cet égard, une politique éducative de sélection assumée dans les parcours scolaires, la réduction à pas grand-chose de la prévention de la pénibilité au travail, la non revalorisation du SMIC, la suppression des CHSCT et plus globalement l’affaiblissement historique des pouvoirs des partenaires sociaux, permettent au gouvernement de cocher à peu près toutes les cases possibles s’agissant des politiques publiques pouvant contribuer à augmenter les inégalités primaires.

Ainsi, baisse des prestations sociales les plus redistributives, baisse de la taxation de la fortune et du capital, affaiblissement de très nombreuses politiques publiques concourant à limiter les inégalités primaires, Emmanuel Macron n’en rate pas une pour accroître toutes les formes d’inégalités !

Deux instituts d’évaluation des politiques économiques (IRPP et OFCE) ont établi le bilan de la politique conduite par le gouvernement. Les travaux sont convergents pour dire que les inégalités ont été accrues par les choix du gouvernement : l’IRPP établit ainsi à partir des budgets 2018, 2019, 2020, une répartition du pouvoir d’achat par niveau de revenu :

  • 1% est allé aux 10% des ménages les plus pauvres (soit + 5€ par mois ou 60 € par an en moyenne). Ils ont donc touché 10 fois moins que leur part dans la population.
  • 4% est allé aux 20% des ménages les plus pauvres (soit + 11€ par mois ou 135€ par an en moyenne).
  • 14% est allé aux 10% des ménages les plus riches (soit + 85€ par mois ou 1020€ par an en moyenne).
  • 6% est allé aux 1% des ménages les plus riches (soit + 372€ par mois ou 4 460 € par an en moyenne). Ils ont donc touché 6 fois plus que leur part dans la population.
  • 3% est allé aux 0,1% (1 pour mille) des ménages les plus riches (soit 1 923€ par mois ou 23 000 par an en moyenne). 30 fois plus que leur part dans la population. 6 fois plus que leur part dans la population.

L’OFCE a pour sa part établi que les mesures prises depuis le début du quinquennat profitaient davantage aux ménages les plus aisés, notamment aux actifs en emploi au détriment des chômeurs. L’organisme calcule ainsi que les 5% des Français les plus pauvres perdaient en moyenne 240 euros par an tandis que les 5% des Français les plus riches gagneraient chaque année 2 905 euros en moyenne.

Réinventer notre société ne peut se faire “en s’appuyant” sur les politiques conduites depuis trois ans.